LES ÉLÉMENTS ESSENTIELS POUR AVOIR DES COMMUNAUTÉS

MINORITAIRES DE LANGUES OFFICIELLES VIBRANTES

 

 

 

 

 

 

 

Préparé par :

Rodrigue Landry, Ph.D.

 

 

 

 

 

 

Pour :

Le Programme de contestation judiciaire du Canada

294, avenue Portage, pièce 616

Winnipeg (Manitoba)

R3C 0B9

Téléphone : (204) 942-0022 Télécopieur : (204) 946-0669

 

 

 

 

 

 

 

 

Conférence linguistique 1999

Les éléments essentiels pour avoir des communautés

minoritaires de langues officielles vibrantes

 

S'il existe environ 6 000 langues au monde, il faut reconnaître qu'une partie importante de celles-ci est vouée à disparaître. Ce sort est-il réservé à plusieurs des communautés francophones minoritaires du Canada? Qu'en est-il des minorités anglophones du Québec? Les recensements canadiens effectués à tous les cinq ans nous permettent de constater certaines tendances démographiques relatives au nombre de personnes ayant l'anglais, le français ou une langue nonofficielle comme langue maternelle, la langue la plus souvent parlée à la maison et la connaissance de ces langues. Ces données constituent des indices importants de la vitalité des communautés linguistiques, mais elles sont loin d'être suffisantes pour vraiment comprendre leur dynamique interne et les facteurs qui contribuent à la vitalité de certaines communautés et à l'érosion de certaines autres.

 

Avant d'aborder la question des éléments essentiels à la vitalité des communautés de langues officielles au Canada, nous débuterons par la présentation d'une définition de minorité

linguistique. Ensuite,nous présentons un schème conceptuel simple qui illustre comment la vitalité d'une minorité linguistique dépend de certaines ressources communautaires et linguistiques qui ont un impact sur le vécu langagier et culturel des membres de la communauté et par conséquent, sur leur développement psycholangagier, c'est-à-dire sur les compétences langagières, le désir d'intégrer la communauté minoritaire et la communauté dominante, le degré d’utilisation des

langues et le degré d'identification à chacune des communautés. Ce schème nous permet d'arriver à certaine conclusions concernant les éléments qui sont associés à la survivance et à l'épanouissement des communautés linguistiques.

Qu'est-ce qu'une minorité linguistique?

En raison des nombreuses langues parlées dans le monde, des différentes cultures auxquelles elle sont associées et de la variété des structures sociales et des contextes politiques qui façonnent les communautés parlant ces langues, il n'est pas facile de donner une définition concise et juste du concept de minorité linguistique. Chaque minorité, chaque communauté possède des spécificités et des particularités qui la rendent unique au monde. Néanmoins, les chercheurs s'entendent sur l'existence de certains critères qui sont communs à l 'ensemble des minorités linguistiques: une langue différente, une descendance commune, l'existence de traits distincts et une organisation sociale.

Premièrement, la minorité linguistique est reconnue comme parlant une langue différente de celle du groupe dominant et distincte de celles d'autres minorités habitant un même territoire.

Deuxièmement, la plupart des membres du groupe reconnaissent avoir des ancêtres communs qui ont parlé la même langue et qui l'ont transmise de génération en génération.

En plus d'une langue, les membres de la minorité linguistique partagent des traits communs, qui dans l'ensemble peuvent constituer une culture. Dans sa mémoire collective, le groupe minoritaire peut avoir certains événements critiques qui constituent une histoire commune. Le groupe peut avoir conservé des traditions, des coutumes, des valeurs sociales et religieuses et des traits culturels distincts (p. ex.. habillement, nutrition, cuisine, métiers, art, littérature, modes d'expression, etc.). Pour certaines minorités, la langue peut être quasi disparue et seuls quelques traits culturels les distinguent des autres groupes ethnolinguistiques. La langue peut être une valeur plus ou moins centrale à la minorité.

Le quatrième critère est d'importance cruciale. Les trois premiers critères définissent la minorité linguistique dans son essence, c'est-à-dire dans ce qui la distingue et qui lui donne ses particularités. Le critère de l'organisation sociale est ce qui assure la continuité historique de la minorité. C'est l'organisation sociale qui assure la cohésion sociale du groupe, qui permet au groupe d'avoir une vie communautaire et aux membres d'interagir entre eux. Sans un minimum

d'organisation sociale, le groupe s'effrite, subit une diminution dans la quantité et dans la variété des contacts sociaux entre les membres de la communauté et intègre graduellement la langue et la culture du groupe social dominant. Le nombre de locuteurs d'une langue n'est pas en soi une garantie de vitalité même s'il y contribue indéniablement. Par exemple, on peut imaginer une très grande ville comme Los Angeles dans laquelle il pourrait y avoir un nombre de francophones supérieur à celui de la ville de Québec. Si ces francophones sont dispersés partout dans la ville, s'il n'y a aucune institution qui permet aux francophones d'avoir une certaine vie communautaire et d'entretenir des rapports sociaux entre eux, si toute la scolarisation des enfants et la socialisation des jeunes et adultes se fait en anglais, il ne sera pas étonnant que très rapidement tous les francophones auront cessé d'utiliser la langue française. Il pourrait même n'exister aucune trace visible (sauf quelques patronymes) du grand nombre de francophones qui auraient habité cette ville.

Les éléments de vitalité d'une minorité linguistique

Les recherches en sociologie du langage, en psychologie sociale et en sociolinguistique ont développé de nombreux concepts qui aident à comprendre les facteurs qui contribuent à la survivance et à l'émancipation des communautés linguistiques minoritaires. La plupart de ces concepts expriment de façons différentes la réalité sociale des minorités et sont apparentés à celui d'organisation sociale décrit ci-dessus. Ce qui suit traite particulièrement des minorités de langues officielles (anglophones au Québec et francophones à l'extérieur du Québec), mais le schème conceptuel utilisé est généralement applicable à toute minorité linguistique.

Comme nous l'avons déjà affirmé, toute minorité linguistique a besoin d'un minimum d'organisation sociale pour assurer sa continuité. Certains auteurs ont parlé de l'importance d'une certaine ´ complétude institutionnelle ª (l’accès à des institutions gérées par la minorité), d'autres au fait d'assurer une ´ vie communautaire ª. Un concept beaucoup utilisé en psychologie sociale et que nous adoptons pour ce document est celui de ´ vitalité ethnolinguistique ª. Celle-ci fut définie comme le résultat des facteurs sociaux qui assurent que la communauté linguistique demeure active et distincte dans ses contacts avec d'autres groupes linguistiques. Ces facteurs sont d'ordres démographique, institutionnel et de statut. En d'autres mots, le nombre et la distribution des membres sur un territoire (la démographie), le degré de contrôle d'institutions sociales, économiques, politiques et culturelles par la communauté (le support institutionnel) et le prestige social de la langue et du groupe linguistique sur les plans local, régional, national et international (le statut) contribuent tous à la vitalité ethnolinguistique du groupe. D'autres chercheurs, dont nous-mêmes, ont adopté le concept de vitalité ethnolinguistique, mais l'ont défini en fonction des ressources linguistiques des communautés (le ´ capital linguistique ª) dans quatre champs ou domaines sociaux : le capital démographique, le capital politique, le capital économique et le capital culturel. Nous allons maintenant utiliser cette version du concept de vitalité ethnolinguistique pour illustrer comment chaque type de capital linguistique (démographique, politique, économique et culturel) contribue au vécu des membres de la communauté et au maintien de la langue et de la culture.

Le schème conceptuel utilisé est illustré à la Figure 1. Cette figure présente de façon sommaire et schématique la complexité des nombreuses interactions entre deux communautés linguistiques (Ll = langue maternelle de la minorité; L2 = langue seconde de la minorité).

 

Figure 1

L2

Vitalité ethnolinguistique des communautés en contact

    • capital démographique
    • capital politique
    • capital économique
    • capital culturel

Vécu langagier des membres des communautés

    • domaine social

    • domaine politique
    • domaine économique
    • domaine culturel

Développement langagier


(compétences, désir d'intégration, identité, comportement)

Comme le démontre la Figure 1, toute minorité linguistique (Ll) est en continuel rapport de force avec la communauté dominante (L2) et parfois avec d'autres communautés linguistiques (s'il s'agit d'un contexte multilingue et multiculturel). La minorité pourra avoir accès à certaines ressources linguistiques (habituellement moindres que celles de la communauté dominante) dans chacun des champs spécifiés. Son capital démographique est généralement constitué par le nombre de membres de la communauté, la proportion de ceux-ci par rapport au groupe dominant ou à la population totale, et leur répartition (concentration) sur un territoire. Par exemple, il y a deux fois le nombre de francophones en Ontario qu'il y a au Nouveau-Brunswick, mais le capital démographique des derniers est néanmoins supérieur car la proportion de la population totale est de 33 % au Nouveau-Brunswick et de moins de 5 % en Ontario et la concentration des francophones dans le nord et l'est du Nouveau-Brunswick permet des communautés francophones très majoritaires ce qui est plutôt rare en Ontario. D'autres facteurs démographiques sont le taux de natalité, l'exogamie (ou mariages mixtes), l'émigration et l'immigration. Plus la communauté linguistique est minoritaire plus son taux d'exogamie est élevé. Le taux moyen d'exogamie chez les francophones hors Québec est de 42 %. Chez les communautés francophones minoritaires à l'extérieur du Québec la langue utilisée dans les foyers exogames (francophone - anglophone) est l'anglais plus de 8 fois sur 10, en moyenne. À titre d'exemple, en Colombie-Britannique le taux d'exogamie est de 72 % et seule une petite proportion des enfants issus de ces foyers exogames utilisent le français à la maison (8 %). Chez les anglophones du Québec, le principal facteur démographique contribuant à l'affaiblissement de leur communauté est l'émigration, c'est-à-dire que beaucoup quittent la province de Québec et s'établissent dans les provinces anglophones. L'immigration a tendance à favoriser la communauté dominante anglophone dans l'ensemble du Canada sauf au Québec où certaines politiques visent à favoriser l'adoption de la langue française. Si l'immigration est plutôt de nos jours de sources multiculturelle et multilingue, ces communautés ont tendance à favoriser l'adoption de la langue dominante dans la communauté. Pour ce qui est du taux de natalité, celui des francophones fut historiquement nettement supérieur à celui des anglophones, mais aujourd'hui au Québec et dans les communautés francophones, le taux de naissance des francophones est soit inférieur ou égal à celui des anglophones.

 

Les trois autres type de capital linguistique illustrés à la Figure 1 (politique, économique et culturel) se résument au support institutionnel dans la langue des communautés pour chacun de ces domaines sociaux. Le capital politique d'une communauté linguistique peut être estimé en considérant les droits linguistiques et culturels reconnus, la représentation du groupe au sein des pouvoirs publics et aux différents niveaux de gouvernement, de même que par les services gouvernementaux et paragouvernementaux offerts dans la langue de la communauté. Le capital économique est reflété par le pouvoir d'achat des membres des communautés linguistiques en contact, la langue utilisée dans les différents secteurs d'activités commerciales et financières, la propriété d'entreprises et de commerces, et la langue utilisée dans le monde du travail. Le domaine de l'affichage public et commercial est souvent un reflet du statut des langues dans la communauté

et constitue le paysage linguistique d'un territoire, associé autant au capital politique qu'au capital économique des communautés. Le capital culturel comprend l'accès à la langue et la culture du groupe par l'intermédiaire des institutions éducatives (du préscolaire au postsecondaire), des médias, de la religion et de toute autre institution ou manifestation culturelle. L'affichage public et commercial reflète aussi le capital culturel. Nous n'avons qu'à penser à l'affichage relatif au cinéma et à la musique pour estimer l'impact de cet affichage sur le vécu des jeunes par exemple.

En somme, la vitalité d'une communauté linguistique n'est pas seulement une question de nombre et de proportion de la population totale (capital démographique), mais de tout le support institutionnel qui est associé au vécu social des membres de la communauté. Une communauté peu nombreuse peut avoir un degré relativement élevé de vitalité ethnolinguistique si elle possède un certain nombre de ressources linguistiques et si elle contrôle des institutions clés qui assurent une vie communautaire, c'est-à-dire des rapports sociaux significatifs qui assurent la socialisation des membres de la communauté dans leur langue.

Comme le démontre la Figure 1, la vitalité ethnolinguistique de la communauté est importante car c'est elle qui assure l'organisation sociale qui est à la base de tout le vécu langagier des membres de la communauté. Un très faible capital démographique aura des répercussions dans tout le vécu social des membres de la minorité. Le capital linguistique dans les champs politique, économique et culturel aura des répercussions dans pratiquement toutes les sphères de vie communautaire. La personne dont la scolarisation, le réseau d'activités sociales et culturelles, le contact avec les médias et la grande majorité des institutions communautaires sont dans la langue dominante aura tendance à graduellement s'accommoder et à adopter la langue dominante. En d'autres mots, il est très probable que cette personne subira l'assimilation linguistique.

Le vécu langagier comme l'illustre la Figure 1est à la base du développement langagier. Ce que devient la personne sur le plan psycholangagier (ses compétences, son désir d'intégrer chacune des communautés, son identité à celles-ci et ses comportements langagiers) sera dépendant du degré et de la qualité de la socialisation vécue dans chacune des langues. On ne naît pas

francophone ou anglophone, on le devient. La personne qui aura vécu une socialisation francodominante dans son milieu familial et dans le milieu social affichera tout naturellement une identité francophone et utilisera principalement le français. La personne ayant été socialisée dans les deux langues (par exemple dans un foyer exogame) pourra afficher une identité mixte et, selon les sphères de socialisation respectives à chaque langue, démontrer une préférence plus ou moins égale par rapport à l'utilisation du français et de l'anglais. La personne dont la socialisation dans son ensemble aura été anglo-dominante pourra s'identifier davantage à cette communauté et naturellement transmettre cette langue à ses enfants.

Les nombreuses recherches qui ont étudié le développement bilingue ont permis de catégoriser le bilinguisme selon sa nature additive ou soustractive. Le bilinguisme est ´ additif ª lorsque l'apprentissage d'une langue seconde ne menace pas le développement et le maintien de la langue et de la culture premières. Par contre, le bilinguisme est ´ soustractif ª lorsque l'expérience langagière qui mène à l'apprentissage d'une langue seconde mène aussi à l'affaiblissement, voire à l'abandon, de la langue et de la culture premières, ou encore à la maîtrise inadéquate de chacune des deux langues. Le premier type de bilinguisme est trouvé principalement chez les membres d'un groupe majoritaire (ou de forte vitalité) qui ont été scolarisés fortement dans une langue seconde (les programmes d'immersion française, par exemple). Le bilinguisme soustractif est fréquent chez les membres de groupes minoritaires, surtout s'ils ont été scolarisés dans la langue du groupe dominant.

 

Les recherches démontrent que le bilinguisme additif est plus probable chez les membres d'une minorité linguistique de faible vitalité lorsque la scolarisation et la socialisation familiale favorisent la langue minoritaire. Par exemple, les francophones minoritaires du Canada qui sont en contact fréquent avec l'anglais dans le milieu social peuvent développer un haut niveau de bilinguisme additif lorsqu'ils sont entièrement scolarisés en français sauf pour les cours d'anglais langue seconde et lorsqu'ils parlent le français à la maison. De plus, le degré d'apprentissage de la langue anglaise chez ces élèves est aussi élevé que celui d'élèves francophones entièrement

scolarisés en anglais. Chez ces derniers, toutefois, le bilinguisme est nettement soustractif puisque les compétences orales et écrites en français, l'identité francophone et le désir d'intégrer la communauté francophone sont moins élevés que chez les francophones minoritaires scolarisés dans leur langue. Il en est de même pour les enfants issus de familles exogames francophonesanglophones qui vivent en milieu francophone minoritaire. La scolarisation en français et l'utilisation du français en famille avec le parent francophone sont très fortement associés au développement du bilinguisme additif et au maintien des deux langues et des deux cultures.

Quelques recherches récentes permettent de constater que certains aspects du vécu langagier sont plus fortement associés à certaines dimensions du développement langagier qu'à d'autres. Par exemple, la scolarisation en français chez les francophones minoritaires est surtout fortement associée aux compétences orales et écrites en français, à la force de l'identité francophone et au désir d'intégrer la communauté francophone. Le degré de scolarisation en anglais n'est pas associé à la compétence en anglais, mais est négativement relié à l'identité francophone et au désir d'intégrer la communauté francophone. Les contacts avec les médias sont très fortement associés au désir d'intégrer la communauté linguistique. En d'autres mots, les contacts fréquents avec les médias anglophones sont reliés au désir d'intégrer la communauté anglophone et vice versa. Il y a aussi un lien significatif entre la langue des médias et la force de l'identité dans cette langue. Les contacts avec le paysage linguistique (l’affichage public et commercial) sont très fortement associés à ce que les chercheurs appellent la ´vitalité subjective ª, c'est-à-dire la vitalité ou le statut que les membres d'une communauté attribuent à chacune des communautés. Finalement, les

contacts avec chacune des langues par l'intermédiaire du réseau social (famille, parenté, voisins, amis) sont surtout associés à l'identité linguistique, au désir d'intégrer la communauté et au degré d'utilisation de la langue.

Conclusion

Quels sont les éléments essentiels pour avoir des communautés de langues officielles vibrantes? Il faut premièrement constater que les communautés anglophones du Québec subissent

très peu les pressions sociales de l'assimilation linguistique normalement vécues par les groupes minoritaires, et particulièrement par les francophones à l'extérieur du Québec. Des recherches récentes démontrent que les anglophones du Québec se comportent essentiellement comme des membres d'un groupe majoritaire même dans les régions du Québec où ils sont démographiquement très minoritaires. Le statut social dominant de l'anglais au Canada et aux États-Unis, les contacts très fréquents avec l'anglais dans les médias, l'accès à la scolarisation en anglais du préscolaire au postsecondaire, et le maintien d’un réseau social anglo-dominant semblent les éléments essentiels au maintien de la langue anglaise et de l’identité anglophone.

En contraste, l'assimilation linguistique est très répandue dans la plupart des communautés francophones minoritaires. La courbe de l'assimilation linguistique est directement liée au capital démographique francophone. Contrairement aux anglophones du Québec pour lesquels une baisse du capital démographique est très peu reliée à la perte de capital linguistique sur le plan institutionnel, le vécu langagier des francophones hors Québec dans les domaines politique, économique et culturel devient moins francophone à mesure que le capital démographique francophone diminue. S'il y a dualité linguistique au Canada par la reconnaissance de deux langues officielles, il n'y a pas symétrie dans le vécu langagier des minorités francophones et anglophones du pays.

Les grands défis d'une minorité linguistique sont ceux de la transmission culturelle et linguistique d'une génération à l'autre et de la reproduction linguistique, c'est-à-dire le maintien ou l'augmentation du nombre de membres dans la communauté. La reproduction linguistique peut être influencée par le taux d'assimilation, le taux de natalité, et d'autres facteurs comme l'émigration et l'immigration. Celle-ci est estimée en divisant le nombre des effectifs de 0 à 9 ans par celui des 25 à 34 ans. Un taux de 1,00 signifie que la base de la population reste stable; un taux inférieur à 1,00 signifie que celle-ci se rétrécit et un taux supérieur à 1,00 signifie que la base de la pyramide d'âge s'élargit. Des statistiques provenant du recensement de 1991 permettent de constater que les taux de reproduction linguistique des francophones sont d'environ 0,7 au Québec et au Nouveau-

Brunswick, de 0,5 en Ontario et au Manitoba, et de moins de 0,4 dans les autres provinces et territoires. Ces chiffres signifient que dans une génération (25 ans) les communautés francophones du Québec et du Nouveau-Brunswick auront perdu environ 30 % de leurs effectifs à la base de la pyramide d'âge, principalement en raison d'un très faible taux de natalité. Les taux de natalité sont de l'ordre de 1,5 alors qu'un taux de 2,l est normalement requis pour assurer le maintien de la population. Un taux de natalité faible et un taux élevé d'assimilation ont pour effet que l'Ontario et le Manitoba pourraient perdre environ la moitié de leurs francophones à la base de la pyramide d'âge en 25 ans et les autres provinces encore davantage. Chez les communautés anglophones du Québec et du Canada anglais, les taux de reproduction linguistique sont supérieurs à ceux de toutes les communautés francophones, soit 0,8 et 0,9, respectivement.

Comment assurer des communautés de langues officielles vibrantes? Les communautés anglophones du Québec pourront se maintenir si l'exode à l'extérieur du Québec cesse, si une certaine proportion des immigrants continuent à adopter l'anglais comme langue maternelle et langue d'usage et si l'accès aux institutions communautaires anglophones est maintenu. Pour les minorités francophones du pays, les défis sont d'un tout autre ordre. Sauf pour certaines régions du Nouveau-Brunswick, l'accès aux institutions communautaires diminue de façon proportionnelle à la baisse du capital démographique francophone. La seule institution communautaire qui fait un peu exception est celle de l'école publique francophone. L'article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés donne accès à la scolarisation des enfants des ayants droit dans la langue de la minorité et à la gestion des écoles par les ayants droit (´ là où le nombre le justifie ª). Malgré des progrès tangibles au cours des dernières années dans l'accès à la scolarisation et à la gestion scolaire, beaucoup d'écoles de la minorité francophone ne reçoivent qu'une très faible proportion des enfants des ayants droit éligibles. Le taux de participation des enfants des ayants droit francophones à l'extérieur du Québec est passé de 50,3 % en 1986 à 52,2 % en 1996, un nombre nettement inférieur à celui des enfants d'ayants droit anglophones du Québec. Selon les dernières données disponibles, celui-ci était de l'ordre de 96,7 % en 1986. Le faible taux d'inscription des enfants d'ayants droit francophones dans les écoles de langue française est principalement dû au

nombre élevé de couples exogames (qui ont tendance à choisir l'école de langue anglaise pour la scolarisation de leurs enfants) et à un taux élevé d'assimilation linguistique.

Pour les communautés francophones minoritaires, le maintien et l'accroissement de leur vitalité ne peuvent être assurés que par une prise en charge d'un ´ espace francophone ª par la communauté. Cet espace doit garantir des réseaux de contacts linguistiques et culturels étendus et une socialisation significative des membres. Un exemple de telles initiatives est celui des centres scolaires communautaires qui permet de rendre l'école plus communautaire et de regrouper les organismes et les associations francophones. Mais d'autres efforts complémentaires sont requis, principalement la conscientisation des ayants droit afin d'accroître les inscriptions d'élèves dans les écoles de langue française. Il doit y avoir des partenariats de collaboration entre l'école et la communauté et celle-ci doit trouver des moyens de promouvoir l'éducation postsecondaire en français et de limiter l'exode des jeunes cerveaux à l'extérieur de la communauté. Pour favoriser la préparation de leaders communautaires, les interventions éducatives ne doivent pas seulement accroître en nombre, mais aussi en qualité. Une véritable pédagogie du minoritaire doit être développée. Celle-ci ne doit pas seulement assurer l'accès à un ´ vécu socialisant ª (qui socialise les élèves en français), mais aussi à un ´ vécu autonomisant ª (qui amène chaque membre de la communauté à être autonome et à affirmer son identité). Les effectifs de la communauté étant réduits en nombre, c'est sur le plan de l'excellence que les interventions éducatives et les activités communautaires doivent oeuvrer. Cette prise en charge communautaire doit se concrétiser dans une authentique organisation sociale, seule garantie de la continuité historique d'une communauté ethnolinguistique minoritaire.